Julia VukovicJ’aime ma famille. J’aime aussi beaucoup mon indépendance. Les deux ne sont pourtant pas très compatible.

J’ai toujours travaillé. J’ai commencé mes petits boulots à 14 ans, et à 18 ans j’avais déjà exercé comme femme de ménage, réceptionniste, fleuriste, serveuse, barmaid.

Même en étant maman, je ne me voyais pas arrêter de travailler, car le travail était synonyme pour moi d’indépendance. Pas seulement d’indépendance financière, mais aussi une indépendance en tant qu’être. Je n’existe pas seulement pour ma famille, pour mon mari, mais je suis aussi l’employée, la femme qui prend le train le matin avec son sac sous le bras, celle qui achète son café au bout de la rue, celle qui partage de bons ou moins bons moments avec ses collègues, celle qui traitera votre dossier dans les meilleurs délais!

Après la naissance de Samuel, j’ai repris le travail aussitôt après le congé maternité. Quand son frère est né, avec trois enfants, j’ai opté pour du 80%. Juste après, nous apprenions le handicap de Samuel.

Nous devions courir pour la prise en charge de Samuel, mais—chose exceptionnelle—dans les premiers temps, c’est mon mari qui a réduit son temps de travail. Nous étions tout les deux à 80%, et nous prenions part tous les deux à la prise en charge de Samuel.

Mon mari est un homme formidable, c’est un fait, mais, dans notre société profondément machiste, ses patrons n’ont pas fait preuve de tolérance très longtemps. Très vite, on lui a fait comprendre que les femmes étaient censées s’occuper des enfants, et les hommes devaient retourner au boulot chaque jour de la semaine, sinon, il n’était pas irremplaçable!

Mon mari travaille dans le privé, et moi dans le public. On ne nous laissait pas trop le choix, j’ai donc réduit mon temps de travail de moitié.

Entre temps, j’ai aussi quitté le poste que j’occupais depuis plusieurs années, avec beaucoup de plaisir, mais aussi beaucoup de stress, pour prendre un poste moins intéressant, mais où je n’étais pas indispensable. Encore un coup de canif dans ma chère indépendance… Mais j’avais encore un travail, un temps pour moi dans les transports, un semblant d’indépendance.

Et puis, au début de cette année, Samuel a commencé à s’enfoncer dans son autisme. Il plongeait. Les quatre heures de prises en charges hebdomadaires ne suffisaient plus pour le maintenir à niveau. Nous ne savions plus quoi faire, on était dans l’impasse.

En dînant avec une amie, je lui faisais part de mon inquiétude, quand elle m’a dit d’un ton d’évidence: « Et pourquoi tu ne t’arrête pas pour t’occuper de Samuel, tu pourrais très bien le faire travailler à la maison. Il est jeune, c’est maintenant que tu peux faire quelque chose pour lui! ».

Ma première réaction fut de nier l’évidence. M’arrêter de travailler? Juste impossible! Mais en y réfléchissant bien, l’idée n’était pas aussi saugrenue que ça. En effet, financièrement, le problème n’était pas insoluble.

En plus, j’aurais effectivement plus de temps à consacrer à mes trois fils, et surtout à Samuel. Notre vie serait plus confortable car on ne courrait plus après la montre, on pourrait se lever un peu plus tard, se coucher un peu plus tôt. Exit nourrice, transports, deuxième journée en rentrant du travail, bref, un joli tableau se dessinait sous mes yeux. Et je me voyait travailler avec Samuel dans la joie et la bonne humeur.

Donc, après quelques moulinets des neurones, j’ai pris la décision d’arrêter de travailler. Je passe sous silence tout le côté administratif de la chose (dossier MDPH, CAF, etc.), je vous ferais un topo dans un autre article. Dans la foulée, nous apprenons que Samuel a obtenu une prise en charge ABA, tout s’enchaîne parfaitement!

J’ai arrêté officiellement de travailler le 1er août. Le joli tableau se lézarde sérieusement: je n’ai plus une minute pour moi. Je cours après mes enfants. Comme je culpabilise de ne pas travailler, je fais mon ménage à fond. Je travaille avec Samuel. Bref, je ne me repose JA-MAIS!

Je regrette mes journées au bureau, assise au calme, le nez dans mes factures et dossiers ,avec ma pause café et mes discussions avec mes collègues.

Même si j’ai « choisi » de m’arrêter, ce n’est pas vraiment mon choix, et je ne m’étais pas préparée au raz-de-marée qu’est la vie de mère au foyer.

C’est le handicap de Samuel qui m’a fait prendre cette décision, et, en tant que mère, je ne pouvais pas faire passer mes intérêts avant les siens. C’est une grosse responsabilité d’être parent, encore plus d’un enfant autiste. Nos décisions sont difficiles, on ne les prend pas toujours de gaîté de coeur.

Mon indépendance s’est vraiment réduite à peau de chagrin, mais le sourire de mon fils s’est élargi. Ses progrès sont fulgurants, mes enfants sont détendus, et, finalement, même si je suis épuisée, le côté positif de la chose est avéré.

Néanmoins, je le confirme: le travail, c’est la santé!