Delphine DangienQue je le veuille ou non, je n’ai pas le choix: je dois me soumettre à la pensée autistique. Je ne suis pas autiste (enfin, je ne pense pas!), alors comment faire pour comprendre Mathilde?

Je suis soumise à la théorie autistique presque sans interruption. Je dois deviner, comprendre, imaginer, à travers un travail intellectuel qui n’est pas le mien. Je dois travailler pour deux! Travailler n’est pas ce qui me dérange. Ne pas comprendre est une autre histoire… Finaliser la pensée de ma fille, ça, c’est très difficile.

Mais je suis surprise d’avoir, d’instinct, compris une chose. Je cherche depuis bien longtemps à comprendre « l’autre langage », celui du corps, celui du geste, celui du ressenti, celui du sensoriel.

J’ai compris, depuis pas mal de temps déjà, qu’un t-shirt que veut porter Mathilde correspond à une situation: c’est du sensoriel pur de sa part, c’est-à-dire que ce t-shirt correspond à une situation qu’elle a vécue, et que si elle le choisit pour s’habiller, c’est qu’elle demande à revivre la même chose… et là, c’est le grand puzzle autistique!

Certes, maintenant que les pictos sont bien assimilés, voire la parole, tout parait plus simple, mais il y a encore le non dit, la « divination », du genre: ‘maman, je t’amène tes chaussures, je te donne ton sac à main, tes clefs de voiture, et on y va!’. Mouais… mais on va où?! C’est là que tout se complique! Je ne me rappelle plus dans quel contexte tu as mis ce t-shirt ou cette robe!

Je vous donne un exemple, mais attention, il faut suivre… Il y a peu, nous sommes allés à un parc d’attraction. Rien de bien compliqué! Deux jours plus tard, Mathilde veut absolument que j’enlève d’un cadre un abécédaire en point de croix, qui réprésente des clowns en lettres. Mais POURQUOI?! On le scanne, pensant qu’elle veut juste l’image… Mais non, elle insiste, elle déchire de la feuille juste l’image du clown. Quinze jours plus tard, une étincelle fait bing dans ma tête: clown = le clown qui nous a accueilli au parc d’attraction. Elle veut retourner au parc! Pour résumer: elle a fait le picto elle-même, et elle l’a montré. Qui a dit que le langage verbal est la seule solution?

Voilà à quoi se résume ma pensée autistique: deviner à quel moment, pourquoi, comment. C’est très difficile. Ce serait moins fatigant avec des mots, mais ça prouve une chose: son intelligence est « ailleurs » mais elle est présente! Elle passe par des sitautions déjà vécues pour s’exprimer.

Heureusement, ce n’est pas tous les jours comme ça, parce que c’est fatigant pour moi! Alors j’imagine pour Mathilde! Devoir penser autrement, devoir mettre des mots là où, pour elle, il s’agit de montrer un habit! Ma fille est d’un courage exemplaire, je m’incline devant sa volonté de se faire comprendre en utilisant ce qu’on lui impose—les mots, la parole, les sons—alors que son cerveau n’est presque qu’image, forme ou couleur!

On va y arriver: elle fait des efforts, et je mets des mots sur son ressenti…