Je n’ai jamais vraiment compris pourquoi, mais depuis ma tendre enfance, mon unique obsession était d’économiser de l’argent afin d’offrir des chiens en cadeau aux personnes qui me semblaient seules. Je me disais qu’une vie sans chien, c’était une vie de chien.

Je passais des heures et des heures à scruter les petites annonces classées des grands quotidiens montréalais à la recherche du chiot qui correspondait le mieux par son tempérament, sa grosseur, sa couleur, à l’heureux élu, à son futur propriétaire.

Je me souviens surtout d’une fois, celle où j’avais été chercher avec mon complice de tous les moments, mon père, un labrador blond, âgé de quelques mois à peine, que j’avais décidé de confier à mes grands-parents. La surprise fut telle que le petit chien ne fit pas long feu dans leur demeure et prit le chemin d’un foyer d’adoption peu de temps après. Amèrement déçue, je ne comprenais pas comment on pouvait refuser un tel cadeau, surtout quand il nous était offert. Évidemment, à 8 ans, le sens des responsabilités et des obligations n’est pas le même que lorsque l’on atteint l’âge adulte.

Ma mère était souvent découragée par les nombreux contrats que je signais en bonne et due forme, affirmant solennellement que je prendrais soin quotidiennement de ma douzaine d’animaux, ici présents, cochon d’inde, perruche, tortues, poissons, chien, hamster, lapin, bref, de toute ma ménagerie, en foi de quoi je signais et écrivais la date aux côtés de ma signature que je me plaisais à pratiquer maintes et maintes fois comme une œuvre d’art.

Puisque ma chère maman était touchée par l’âme charitable de sa fille, je pouvais acheter d’autres chiens pour nous ou pour un proche qui en avait grandement besoin: « Mais oui, maman, je t’assure qu’il sera plus heureux qu’on le pense avec ce petit Bouvier des Flandres. Tu verras! ».

Quand les récipiendaires refusaient mes dons, bien souvent, pour ne pas me décevoir, ils allaient consulter mes parents en cachette pour ne pas me faire de peine. Bien sûr, je finissais toujours par l’apprendre, tôt ou tard, et cela m’attristait au plus profond de mon être.

La Fondation MIRA et le retour du balancier

Quelque vingt ans plus tard, devrais-je plutôt dire, un mari, trois enfants dont une petite fille autiste, une maison, deux voitures et deux emplois à temps plein plus tard, je cherche tous les moyens possibles, du haut de mes 29 ans, pour venir en aide à ma famille.

L’autisme de Maëlle affecte toutes les sphères de notre quotidien par ses crises incessantes, sa peur de tout, ses négociations à n’en plus finir, son insomnie, son manque d’équilibre, et bien d’autres éléments encore. Je me rends bien compte que mon autre fille, qui est plus jeune que Maëlle, ne comprend rien à la situation dans laquelle est plongée notre famille. Elle tend évidemment à imiter sa grande sœur et reproduit fréquemment certains comportements autistiques. Le dernier, petit frère, semble toujours heureux et souriant, mais… qu’en est-il vraiment?

C’est ainsi qu’ont réellement commencé les démarches me conduisant à participer au projet de recherche portant sur l’influence d’un chien MIRA quant au taux de stress, voire d’anxiété, présent chez la mère et l’enfant TED avant, pendant et après l’intégration d’un chien dans une famille où se trouve un enfant TED.

Le 13 juillet 2007, après une semaine de formation complète passée à la Fondation MIRA même, auprès de six autres mères d’enfants TED, femmes aussi exceptionnelles les unes que les autres, Maëlle, mes parents et les petits venaient me chercher pour revenir avec un nouveau membre de notre famille: un gros labernois de 18 mois, Labelle, chien d’assistance désigné de Maëlle, à la vie, à la mort.

Le beau temps après la pluie

En ce qui nous concerne, les résultats ne furent que plus surprenants les uns que les autres. Maëlle aurait-elle évolué de la même façon sans la présence d’un chien formé et entraîné pour elle à ses côtés? Personne ne connaîtra jamais vraiment la réponse, car l’autisme est un trouble beaucoup trop complexe pour en comprendre tous les mécanismes sous-jacents.

Une chose est certaine, Labelle a été l’événement le plus heureux depuis l’annonce du diagnostic de notre fille en janvier 2006. Souvent plongée dans un état dépressif, surmenée, frustrée par le manque de services, épuisée psychologiquement et physiquement par les nombreux déplacements en milieux hospitaliers, Labelle m’a apporté calme, réconfort et sécurité, ce que notre système de santé ne peut malheureusement nous donner. Pour la première fois de ma vie, c’est moi qui recevais et non pas qui donnais … un chien!

Depuis un an et demi, Maëlle est méconnaissable. Malgré toutes ses difficultés sur les plans moteurs, communicationnels et sensoriels, elle a pu cheminer sans cesse en franchissant un petit pas à la fois, chaque semaine, sans s’arrêter. Elle a peu à peu accepté que Labelle lui lèche le visage sans courir se laver les mains et faire une crise, elle a appris à lui faire des câlins et à lui faire part de ses sentiments. Elle ne fait plus d’insomnie. Elle court sans tomber ou presque et joue à la balle avec Labelle et ses frère et sœur. Maëlle s’esclaffe de bonheur en regardant Labelle faire toutes sortes de folies. Sa chienne est comme le docteur « clown ».

C’est un chien toujours prêt à jouer, à sauter, à courir, à dormir, bref, qui se moule littéralement à chaque seconde qui s’écoule dans notre petit cocon si précieux. Tous les soirs, quand les enfants dorment à poings fermés, je couche ma tête près de celle de Labelle et je la remercie d’être avec nous. Je n’ai pas besoin de réponse, habituée que je suis maintenant à devoir accepter une réalité qui ne s’explique pas: l’autisme de ma fille.

Le 12 décembre, Labelle a eu quatre ans. Elle ne le sait pas, mais je ne peux passer cette date sous silence sans avoir une douce pensée pour la Fondation MIRA, pour le neuropsychologue Robert Viau, aujourd’hui décédé, pour Noël Champagne, psychologue et Père Noël, pour Simon Beauregard, notre entraîneur au grand sens de l’humour, et pour Stéphanie Fecteau, étudiante passionnée à la maîtrise pour son projet de recherche.

Qui a dit que les anges n’existaient pas? Bonne fête Labelle et Joyeux Noël!