11h11. Je fais un voeu en quittant l’autoroute 132 Ouest vers Boucherville. Je calcule rapidement le temps qu’il me reste avant d’aller rechercher à Varennes ma petite fille de cinq ans à son cours de ballet classique, cours qu’elle affectionne tant.

Dans quarante-six minutes très exactement, je devrais avoir fait le marché de la semaine pour reprendre l’autoroute en direction de la ville suivante où se trouve notre danseuse-étoile. J’appuie fortement sur l’accélérateur sans toutefois dépasser la limite de vitesse permise. J’arrive dans le stationnement du supermarché.

Ouf! Une place m’attend tout près de l’entrée principale. Il pleut à boire debout. Je pense à mes cheveux que je viens de faire coiffer. Je suis déjà stressée à l’idée de les voir friser, alors je cours en faisant de petits sauts de kangourous pour éviter les flaques d’eau qui jouxtent mon passage. Un homme, en me voyant sauter de la sorte, me dit en riant:

« – Madame! Arrêtez de sauter comme ça! Vous allez vous mouiller encore plus!

– Ha! Vous avez peut-être raison, mais je pense que c’est plutôt psychologique! »

Sur ces mots, j’attrape un chariot en quatrième vitesse et me dirige vers la section des fruits et légumes. Dans ma tête se bousculent les aliments que je dois acheter et que je n’ai pas pris le temps d’écrire sur une liste. Pas le temps! Par ici les oignons, par là les bananes. Je vois des baggels en promotion; vendus! Je regarde ma montre, nerveuse : 11h25. Ça va. Je vais y arriver.

La course se poursuit vers le comptoir des viandes. Vivement le poulet de grain et les côtelettes de porc. Ai-je assez de riz à la maison? Oui, ça devrait aller, que je me dis. Les collations des enfants ne sont pas difficiles à choisir. Restent les produits laitiers, les bâtonnets de poisson dans les surgelés. Je vois presque la ligne d’arrivée. Je me faufile entre les paniers comme si je faisais la course seule pour donner un peu de piquant à mon existence trop tranquille.

Enfin, j’arrive aux caisses où m’attend une file de clients qui ne sont surtout pas pressés de quitter les lieux en ce samedi matin pluvieux et endormant. De mon côté, j’ai le cœur qui débat. Je pense à ma fille qui va attendre sa maman, inquiète de ne pas la voir arriver à temps. Un bref regard à ma montre m’indique que le temps commence à me manquer. 11h35. Une vieille dame place doucement ses aliments sur le comptoir. Heureusement, elle n’a pas beaucoup d’items. Elle donne sa carte de débit à la caissière pour payer, mais la jeune fille lui indique au bout de quelques secondes que ce n’est pas la bonne carte.

« – Ah! Je me trompe toujours dans mes cartes! Excusez-moi, mademoiselle! Voici une autre carte; ça devrait aller… »

Hé non! Cette fois, ce n’est pas le bon NIP. Je commence à avoir des sueurs froides. Je n’avais pas prévu cet imprévu. D’ailleurs, un im-prévu le dit bien! Un événement se produit alors qu’il n’était pas prévu.

Je me lance des injures à moi-même silencieusement parce que je ne me suis pas laissé une marge de manœuvre dans cette course folle au cas où il m’arriverait un imprévu, et ça y est. En plus, avec tous les baby-boomers qui vont prendre leur retraite, des imprévus  de la sorte, je risque d’en avoir souvent.

Je m’impatiente; je pianote sur la poignée du chariot. Je mâche ma gomme bruyamment. Je soupire et me racle la gorge. Je prends mon téléphone cellulaire pour vérifier l’heure.

La pauvre dame s’excuse encore, piteuse et consciente de sa lenteur.

« – Je suis désolée, madame. Je retarde tout le monde! On dirait que ça fait exprès… »

Tu parles! que je me dis. Mais la caissière qui doit avoir environ dix-huit ans lui répond:

« Madame, nous avons tous droit à notre tour, et maintenant, c’est à votre tour, alors ne vous excusez pas. »

Cette fois, c’est moi qui suis piteuse. Honteuse parce que je manque de temps à tout instant de ma folle vie de super-maman-qui-court-tout-le-temps, je perds mon savoir-vivre et je deviens même irrespectueuse. Ai-je oublié qu’un jour, c’est moi qui serai à l’endroit même où se trouve la vieille dame? Qui a dit qu’il ne fallait pas faire aux autres ce qu’on ne voulait pas qu’on nous fasse? Quel genre de personne suis-je devenue, métamorphosée en survoltée associable par la maternité?

Perdue dans mes pensées, je pose rapidement mes emplettes sur le tapis noir qui les emporte vers la caissière. Je me ressaisis et reprends ma vitesse de croisière lorsque vient le moment d’insérer le tout dans mes super sacs recyclables.

11H47. C’est la panique! La vraie! Mais qu’est-ce qui m’a pris de vouloir sauver du temps à tout prix pour finalement en manquer? Je cours avec l’énorme chariot et décharge les sacs plutôt lourds dans le coffre de ma camionnette. Je démarre le moteur et espère me rendre à l’autoroute au plus vite. Plus que cinq minutes pour me rendre. J’accélère et suis une Audi A4 qui roule à 130km/h. Je pense aux sermons que je ne cesse de faire à mes étudiants au sujet de la vitesse au volant.

11H02. Je suis en retard; c’est complètement ridicule. Je gare ma voiture si vite que je fonce presque dans une voiture qui recule au même instant. Je sors de la voiture et court vers le local où se trouve ma fille. Mes cheveux sont devenus frisés; mes pantalons sont trempés. Je vois au loin les autres petites filles dans les bras de leurs parents.

Ma puce est là, à côté de son professeur, à m’attendre, comme je le pensais. Elle voulait me faire une surprise et me montrer les pas de danse qu’elle venait d’apprendre avec ses compagnes, mais j’ai manqué le précieux moment où elle se dirigeait vers la porte ouverte en croyant que je la regardais danser. Mon coeur se serre. Je ne suis pas fière de mon exploit. En voulant sauver du temps, voilà que c’est plutôt le temps que je n’ai pu sauver.