Comme tous les soirs de la semaine, je reviens du travail plus fatiguée que jamais. À peine sortie de ma voiture, je vois les enfants qui, tout juste de retour de l’école, courent vers moi et m’enlacent, racontant tous en même temps leur histoire, celle ayant marqué par de vives émotions le parcours de leur journée unique à leurs yeux.

Je souris. C’est un pur moment de bonheur que je savoure. Seule Maëlle reste à l’écart et a la mine basse. Je me dis que cela n’augure rien de bon, elle qui, malgré toutes ses difficultés quotidiennes, parvient à garder le moral de façon générale.

Une fois à l’écart, elle se met à pleurer bruyamment, un bouquet de feuilles mortes à la main, ramassées en descendant de l’autobus scolaire pour nous les offrir. Ah, cette Maëlle! Toujours prête à nous faire plaisir! Je l’écoute me raconter que cette année, elle n’a pas été invitée à l’anniversaire de son grand ami Marc-André, événement annuel qu’elle attend habituellement avec impatience. Pire encore. Les invitations ont été distribuées à tous ses copains, sauf elle. Mon coeur se serre. Il se fendille, se craquelle. Elle poursuit ensuite son tendre récit qui me mènera vers le point de non retour, celui où mon coeur se brise. Ça y est! C’en est trop.

« Maman, comme tu me l’avais dit, je lui ai demandé ce qu’il voulait pour son anniversaire. Il me répond simplement: « D’abord, est-ce que je t’ai invitée?« . Je lui réponds que non. « Bon, ben alors! » qu’il me répond. »

En d’autres termes, ma fille prend son courage à deux mains pour communiquer avec ce petit garçon qui, en une demi-fraction de seconde, la remet à sa place, manière neurotypique obligeant.

Le problème, c’est que Marc-André ne peut pas comprendre tout le chemin parcouru, depuis des années, par cette petite fille à l’allure maladroite qui rêve de participer à des anniversaires tout en les craignant terriblement en raison du trop grand nombre de personnes à rencontrer à la fois lors de ces occasions. Il ne peut pas imaginer qu’il vient sans le vouloir d’immiscer dans le cœur de cette petite fille un doute quant à ses capacités d’avoir des amis, elle qui a travaillé tellement fort sur les habiletés sociales, avec pictogrammes à l’appui, auprès de sa psychologue, de son ergothérapeute et de son éducatrice spécialisée.

Tout ça pour en arriver là? À un simple revers de la main? Je sais bien que pour un enfant normal, disons-le, cet événement peut sembler banal. Décevant certes, mais on lui répondrait que des anniversaires, il y en aura d’autres et que ce sera pour une autre fois. Dans le cas d’un enfant autiste, pour qui la communication et la socialisation demeurent un effort titanesque au quotidien, ce simple dialogue peut provoquer un véritable tremblement de terre, un tsunami émotif ravageur qui endommagera brusquement l’estime de soi.

Les autres enfants commencent-ils déjà à remarquer quelque chose d’étrange chez leur camarade Maëlle? Depuis un an, c’est le même scénario qui se produit sans cesse. Ma fille n’est plus invitée à la fête. Et moi, j’ai le coeur en miette.

Je la serre dans mes bras, alors qu’elle pleure à chaudes larmes d’incompréhension. Elle ne voit pas que je pleure aussi et c’est mieux ainsi. Mon âme de mère souffre pour cette enfant si fragile à qui la vie n’a pas fait de cadeau jusqu’à maintenant, en plus de l’avoir dotée d’une conscience si lucide. Que c’est injuste! Les feuilles tombent des arbres et sont portées par le vent froid de l’automne. Au-dessus de nos têtes, la pluie se prépare à tomber.

« Viens mon amour. Viens, rentrons. » Rien de plus à ajouter.