La première fois que tu as levé tes yeux sur moi: tu venais de naître un instant auparavant, dans les cris et l’urgence. Tu as entendu ma voix, tu t’es immédiatement calmé et nos regards se sont croisés.

La première fois que tu as posé ton regard sur un autre que moi: c’était sur Adrien ton frère. Ton regard semblait dire: « Enfin, je fais ta connaissance… Ce n’est pas trop tôt ».

La première fois que je t’ai trouvé très calme: c’était ta première nuit à la maison, tu voulais dormir dans ton lit, tout de suite après la tétée, et surtout pas bien au chaud, en peau à peau, contre Maman. Je me suis dit, à regret, que j’étais enfin devenue une mère mûre, expérimentée, qui pouvait dormir ET allaiter.

La première fois que je t’ai trouvé un peu psychorigide: tu tétais toutes les 2h30, rigoureusement, pas 2h20, pas 2h40, et pourtant tu ne portais pas de montre.

La première fois que je t’ai trouvé peu dégourdi: tu n’arrivais pas à attraper ton hochet, couché sur ton tapis à langer. Je voulais faire la même photo qu’avec Adri, 6 ans plus tôt. Je n’ai pas pu.

La première fois que je t’ai surnommé Forest Gump: tu avais 9 mois, et je n’arrivais pas à t’apprendre à utiliser ton jouet 1er âge. Ce n’est pourtant pas compliqué de faire tomber une balle à l’intérieur d’un entonnoir.

La première fois que tu as mangé des crêpes: tu les gobais, l’une après l’autre, à toute vitesse, sans interruption, comme si tu craignais que quelqu’un ne te les vole.

Tes premiers pas: tardifs mais efficaces, nous devions arpenter durant des heures les planches sur la plage à Deauville.

La première fois où je me suis dit qu’il fallait voir un pédopsy: tu avais 20 mois, tu connaissais toutes les lettres, appareillais formes et couleurs sans jamais l’avoir appris, tu passais l’essentiel de tes journées à dessiner des lignes verticales, à faire rouler des billes allongé sur le sol pour mieux examiner leur trajectoire, et à observer mes cheveux, un par un, et ton évolution n’avait plus rien à voir avec celle décrite dans tous les manuels de mère parfaite.

Ton premier mot: « Porrite », pour poteau électrique, à 2 ans.

Ta première colère: à 33 mois, dans le cabinet du premier médecin qui a osé poser un mot sur tes troubles. C’était la première fois que quelqu’un te demandait vraiment de faire quelque chose. C’est aussi la première fois où j’ai eu un peu peur de la violence de tes tempêtes.

Ta première séance ABA: 1h40 de rage non-stop à 34 mois.

Ton premier pipi: Après 1h20 sur les toilettes et un litre de grenadine, je crois que j’ai plus pleuré que tu n’as pissé.

La première fois que tu m’as réveillée normalement: 2 mois après le début de ta prise en charge, tu n’arrivais plus dans notre chambre en hurlant à 5h30 le matin et en me tirant du sommeil à coups de poings et de doudou.

La première fois que tu as fait une bêtise, en octobre 2009: tu avais mangé tous les petits filous, en prenant soin de bien replacer les pots vides avec leurs opercules dans le réfrigérateur, et l’on a fêté ça comme une immense victoire.

La première fois que tu as joué: en hiver 2009, c’était avec une cuisine de petite fille, et Paul et Sacha, les amis de ton frère. Tous les grands dadais, unis pour te donner envie de jouer au restaurant avec tes doudous. Tous ces dadais, tellement émus, et aussi tellement fiers d’avoir montré à Adri qu’avoir un frère différent, c’est pas si grave.

La première fois que je t’ai demandé de renoncer à boire le biberon et que je l’ai remplacé par un verre, en novembre 2009: nous étions deux, Julia ta psy et moi. À partir de ce jour-là, j’ai décidé de racheter toute la collection Duralex. Au moins, les morceaux sont faciles à ramasser.

La première fois que tu m’as fait un bisou, avec tes bras autour de mon cou: c’est Sohir—que tu nommes joliment Sourire—qui te l’avait appris. Elle avait passé un mois chez nous en intervention ABA à l’été 2010, tu m’as dit « je t’aime » aussi pour la première fois cet été-là.

La première fois que tu as raconté quelque chose: c’était encore ce même été. Nous étions assis sur le canapé, Sohir, Julia, toi et moi. Tu as pris l’imagier de photos insolites que je t’avais commenté sans relâche, sur lequel j’avais soliloqué des heures et des heures, m’acharnant, en me disant que quoiqu’il arrive tu n’étais pas sourd… Tu as pris ce livre, et tu as commencé, image après image, à décrire chaque petit détail que j’avais mentionné, avec des difficultés de prononciation certes, mais tu parlais. Bon sang! Tu parlais! Pas seulement pour dire « s’il te plaît », « je veux », « merci ». Tu pouvais décrire, apprécier, énumérer… tout ce que j’avais moi-même décrit et raconté. Julia s’est mise à filmer, nous pleurions silencieusement toutes les trois. On ne t’a pas interrompu, c’est la plus belle histoire que l’on m’ait jamais contée.

La première fois que tu as fait caca aux toilettes: nous étions à Deauville en août 2010, cela a pris exactement sept jours d’abstinence totale et trois heures de massage, de bain chaud, pour que, dans un cri d’appel au secours, terrifié, tu oses enfin t’asseoir sur les toilettes, et y faire ce que tu devais y faire.

La première fois que j’ai pensé que l’on allait sûrement gagner la bataille de l’école: c’était à la rentrée 2010 en moyenne section. Baptiste pouvait t’accompagner, tu avais enfin une AVS, j’avais réussi à mettre les points sur les « i » avec les parents d’élèves, et surtout, tu voulais enfin bien t’intéresser aux travaux scolaires.

La première fois où tu as parlé de ton autisme, l’automne dernier: au retour d’un week-end entre amis, tu nous as dit que tu adorais Gaston, car il stéréotypait et qu’il devait être autiste, comme toi.

Tes premiers amis, Rémi et Laurence, en 2011: Ils parlent de toi, tu parles d’eux et vous jouez ensemble.

La première fois que tu as soufflé tes bougies sans t’enfuir, et chanté « Joyeux Anniversaire! » en choeur avec nous: tu as eu 5 ans, c’était absolument magique.

Ta première amoureuse, Manon, cette année: tu m’as dit « elle a des cheveux très droits, maman! »

Je ne compte plus tes premières fois aujourd’hui, je me souviens juste de la plus récente, celle d’hier, quand, d’un air coquin, parce que j’interrompais volontairement l’une de tes stéréotypies vocales en te demandant de me décrire ce que tu faisais, tu m’as regardée. Tu as posé ton iPad avec délicatesse sur le fauteuil, et droit dans les yeux tu m’as dit, pour la première fois, « Arrête de faire l’ABA, Maman ». Tu as éclaté de rire, super content de ton bon mot, et tu t’es sauvé pour préparer une énième sottise avec ton frère.

Retrouvez tous les petits billets à prétention littéraire de Béatrice ici: Vous reprendrez bien un peu d’autisme?