J’ai eu le coeur un peu tordu l’an dernier, au moment où se succèdent, les uns après les autres, les goûters d’anniversaire des camarades de classe de Stanislas.

Dix enfants entouraient Stan pour fêter ses quatre ans l’an dernier. Personne ne l’a invité en retour.

Je sais que l’on ne parle pas là du mariage de Kate et William, et que la fête des cinq ans de Gudulle de Boboland n’est certainement pas THE place to be, il n’empêche que je ne peux m’empêcher d’être un peu amère.

Il y a, dans la classe de Stan, des enfants au moins tout aussi pénibles que lui, parfois bien moins talentueux, qui réussissent moins bien en classe, des enfants bien moins disciplinés et obéissants, qui sont tout à fait capables de retourner une maison en dix minutes, d’étrangler en douce leurs camarades, de dire trois gros mots à la minute. N’empêche que le seul enfant qui n’est invité nulle part, c’est le mien. Le seul enfant qui porte une étiquette, c’est le mien.

J’avais beaucoup hésité à communiquer officiellement sur le handicap de Stan auprès des parents d’élèves. J’ai été forcée de le faire, puisque la présence d’un enfant handicapé, avec le dispositif AVS/Psy superviseur que suppose une intégration scolaire efficace, était insupportable à certains parents d’élèves, qui étaient en outre persuadés que l’autisme était contagieux et allait contaminer leur précieuse progéniture.

J’avais raison je crois, car aujourd’hui Stan est assimilé à son handicap. On est certes gentil avec lui, mais on ne l’invite pas. Je ne jette pas la pierre, je n’ai moi-même jamais invité la petite fille trisomique qui était dans la classe de MS d’Adrien. Je croyais que je ne saurais pas m’occuper d’elle, je me sentais gauche face à un enfant handicapé mental (dois-je préciser que je n’avais pas ce sentiment avec un enfant handicapé physique?).

L’exclusion, ça commence tout petit, et pour les autistes, c’est un peu la double peine: tu es un aveugle social, et le corps social te rejette en prime. Tu apprendrais tant d’un goûter entre potes, mais les goûters entre potes, ce n’est pas pour toi.

Je suppose que c’est la vie. La vie d’un enfant autiste, la vie d’un ado autiste aussi, et enfin celle d’un adulte autiste si j’en crois ce que je lis.

Alors comment éduquer nos enfants face à ce constat? Nous avons fait le choix de l’ABA pour Stan, entre autres car nous pensons que son intégration passe par sa propre facilité d’adaptation aux codes comportementaux neurotypiques. Autiste de haut niveau, il devra de toutes façons faire partie du monde NT, être scolarisé, étudier, travailler, vivre indépendamment. Au prix d’immenses efforts. Pour être marginalisé, dès son plus jeune âge, et probablement pour la vie.

Alors quoi? Faut-il taire son handicap et être un enfant bizarre et mal élevé au lieu d’autiste? Quel est l’avenir d’un autiste de haut niveau, le cul entre deux chaises, ni neurotypique, ni déficient intellectuel? À quelle vie éduquer notre enfant? Faut-il lui apprendre à relativiser l’importance des autres, et des relations sociales, afin qu’il ne souffre pas plus tard de ne pas en avoir? Faut-il lui apprendre à s’adapter à une société qui de toute façon ne veut pas de lui et de sa différence?

Je suis en train de me dire que nous allons certainement prendre l’étymologie du mot éducation au pied de la lettre. On va « conduire Stan » au dehors. Vraiment. On va tout faire pour que Stan puisse, dès que le fardeau sera trop lourd, partir ailleurs, s’échapper de cette société française si honteusement peu tolérante. Fuir loin, là où sa différence sera richesse.