Inclusion: qu’en est-il, deux ans après?

Le mois de juin vient sonner le glas d’une nouvelle année scolaire, et l’heure est une fois encore au bilan d’une inclusion timide qui progresse à pas comptés et hésitants.

Cela fait maintenant deux ans que les élèves de la CLIS-TED évoluent dans les murs de notre établissement, et force est de constater que la situation peine à évoluer depuis l’implantation de cette classe.

En temps que membre de l’équipe enseignante et père d’un jeune autiste ne bénéficiant plus d’aucune scolarisation en milieu ordinaire (15 ans: trop vieux pour apprendre!), c’est à moi qu’incombe la tâche délicate de proposer, convaincre, faire bouger (je n’ose dire « changer ») les mentalités.

Pas facile, tout ça! Il m’a fallu opter pour une stratégie « soft », après le « rentre-dedans » opéré l’an dernier qui n’avait eu pour effet que de clore le débat d’un « Pour toi, c’est facile, tu as l’habitude avec Antoine, mais nous, on n’y arrivera pas, on ne saura pas comment faire! »

Je me suis donc attelé cette année à ouvrir une voie en montrant l’exemple d’une inclusion réussie en géométrie pour un enfant qui présentait des dispositions pour ce type d’activité (passion pour l’alignement et le tri d’objets, les formes, les encastrements…), ceci afin de tenter de dépasser les sempiternelles inclusions en gymnastique ou en musique, plus faciles parce que sans grand danger pour l’enseignant.

Mes collègues ayant besoin d’être rassurés par des explications rationnelles et parfois très « terre à terre », je me suis employé à décripter avec eux tel ou tel comportement bizarre, quitte à recourir parfois à une psychologie bon marché: expliquer pourquoi cet enfant se met subitement à crier ou à répéter à voix haute tout ce qu’on dit, pourquoi celui-là se lève brusquement en renversant sa chaise pour tourner trois fois sur lui-même, et pourquoi celui-ci a besoin d’aller se caler systèmatiquement entre le radiateur et l’armoire, tout près de la fenêtre. Tout expliquer, pour bien faire comprendre que ces actes ne sont pas forcément faits à l’encontre de l’enseignant, et apporter des éclaircissements à ces curieuses stéréotypies.

Une année de discours (de plaidoirie?), de démonstrations en conseil des maîtres, de soutien à l’enseignante (non spécialisée) en charge de la CLIS qui, avec ses trois années d’ancienneté et son manque de formation, se trouvait bien mal placée pour donner des leçons à des dinosaures en fin de carrière.

Un an de perdu, pourrais-je me dire avec pessimisme, au regard du peu d’évolution dans les pratiques individuelles, du manque d’audace et d’ambition vis à vis de ces six enfants dont le temps est tellement compté. À la fin du mois, trois d’entre eux se verront reconduire à la porte de l’école pour une sortie définitive, mais concrétement, qu’avons-nous fait pour eux, mis à part les accueillir parmi nous avec bienveillance, les amener au stade ou leur faire écouter de la musique?

Nous n’avons même pas su saisir le coche lorsqu’il est arrivé quelquefois qu’un enfant vienne se mêler à nos rangs ou franchisse inopinément la porte de notre classe pour y jeter un coup d’oeil intéressé. Pourquoi ne pas prévoir à l’avenir une table et une chaise qui permettrait au petit curieux de venir s’y installer quelque instants, plutôt que de le prendre par la main et de le raccompagner jusqu’à sa classe?

À la rentrée, donc,  le combat va se reprendre, toujours en douceur. L’équipe sera rajeunie au profit d’un départ en retraite, mais nous perdons une classe et nous aurons quasiment tous des doubles niveaux. Un nouvel enseignant non formé sera nommé sur la CLIS, autre contexte, autres conditions de travail (qui se dégradent au fil des années)… Autant d’entraves à une réelle et bonne inclusion.

Serons-nous capables de relever le défi?

À l’école de la République (3ème partie): la descente aux enfers

A l'école de la République (3ème partie): la descente aux enfersJ’aborde la rentrée en moyenne section plutôt sereine, puisque la deuxième petite section d’Adam s’est bien passée.

La maîtresse, Madame X., est nouvelle sur l’école mais enseigne depuis longtemps. Adam fait sa rentrée en même temps que les autres enfants lorsque j’apprends, le jour même, que M., son AVS, a plusieurs examens à passer. Il retournera donc en classe une semaine plus tard. Ce n’est pas trop long, nous faisons avec cet impondérable, ma mère et moi.

L’enseignante est très enthousiasmée à l’idée d’accueillir Adam et M., elle est pleine de projets pour la classe, qu’elle expose sommairement lors de la réunion de début d’année avec les parents. Tout s’annonce bien.

En fait d’actions, c’est une mise à l’écart d’Adam qui va débuter quasi instantanément, et de façon continue, pour arriver à la rupture en mars 2009. Des petites phrases sur le comportement d’Adam, nous passons rapidement aux réflexions désobligeantes envers M., l’AVS, la dame qui va chercher mon fils le midi deux fois par semaine, et bien sûr moi-même, pour arriver à la question de l’intérêt de scolariser un enfant autiste tel qu’Adam.

À peine quatre semaines après la rentrée, la Directrice m’appelle un midi pour me dire qu’Adam a été très difficile à la cantine et qu’elle souhaite me voir avec la maîtresse le plus vite possible (en réalité, la demande émanait de l’enseignante). Rendez-vous est donc pris… pour le lendemain matin!

J’ai un mauvais pressentiment et je demande au papa d’Adam de venir avec moi, ce qu’il accepte. Très vite, le ton est donné par la maîtresse. En vrac, elle nous expose qu’Adam est incapable de rester à l’école, qu’il faut envisager au plus tôt un IME dans lequel il sera très bien (!), qu’en attendant, le mieux serait de baisser son temps scolaire (Adam est toujours à temps plein), ce qui ne sera pas gênant puisqu’il « n’a pas d’objectif pédagogique »!

Je vous laisse imaginer l’effroi dans lequel je me trouvais en entendant cela. Je rappelle poliment à la maîtresse que l’objectif d’apprendre « à vivre ensemble » était celui du premier PPS, qu’il faut maintenant penser aux apprentissages. Je maintiens mon souhait de voir Adam finir sa scolarité en maternelle. Comme cela relève de la responsabilité de l’équipe éducative, puis de la MDPH, nous en restons là. La maîtresse obtient quand même l’exclusion immédiate d’Adam de la cantine, qu’elle qualifie de « temporaire » (renseignement pris, c’est totalement illégal, c’est la Mairie qui est maître des inscriptions).

Bien entendu, le « temporaire » va durer des mois et des mois. J’ai un week-end pour trouver une solution qui s’avère d’autant plus compliquée que la dame qui prend Adam deux fois par semaine le midi ne veut plus continuer: elle en a marre des réflexions à la noix de la maîtresse et ne reprendra jamais son poste. Je dois la licencier pour abandon de poste… C’est donc ma mère qui gérera Adam tous les midis et, quand elle sera prise, son père et moi. Très pratique quand les deux parents travaillent à Paris!

Manifestement peu satisfaite de cette situation (Adam reste toujours dans la classe 24 heures par semaine), la maîtresse attaque sur un autre angle, celui de mes relations avec M. que je connais bien puisqu’elle est l’AVS d’Adam depuis un an et demi. Ne pouvant interdire à l’une et à l’autre d’écrire sur le cahier de liaison pour décrire ce qu’Adam fait la journée et le week-end, elle m’annonce un beau matin que notre relation est trop fusionnelle.

« Il y a un cadre dans l’Education Nationale et je vais me charger de vous le rappeler à toutes les deux », me dit-elle (très malin de dire cela à un avocat). Interdiction nous est faite de parler ensemble d’Adam… ce qui était stupide puisque nous avions nos numéros de téléphone, mais je vous laisse imaginer l’ambiance. Je suis navrée pour Adam et M. qui doivent supporter une atmosphère absolument détestable pendant les six heures de classe.

A l'école de la République (3ème partie): la descente aux enfers

Un nouvel incident va se produire en novembre. L’orthophoniste d’Adam, qui a une équipe éducative, ne peut assurer l’une des séances. J’envoie donc un fax à l’école (puisqu’il y a un cadre légal, je consigne tout par écrit depuis plusieurs semaines) pour préciser qu’Adam sera présent toute la matinée du lendemain en raison de l’absence de l’orthophoniste. La Directrice m’appelle vers 16 heures 40 à propos de ma télécopie. Après lui avoir réexpliqué le contexte (à l’école maternelle et primaire, le Directeur n’est pas le supérieur hiérarchique de l’enseignant), je lui confirme la présence d’Adam le lendemain matin. Elle me répond qu’en principe, Adam a orthophonie et que l’école n’est pas responsable de l’annulation de la séance.

Là, la moutarde me monte au nez car je comprends bien le but de l’opération, surtout que j’entends la voix de la maîtresse au loin. Cela m’étonnait de la part de la Directrice, qui n’avait vraiment pas de tels comportements, mais bon, puisque la maîtresse envoie très élégamment les autres au charbon, c’est la Directrice qui prend mon mécontentement en pleine figure. Je conclus par « Les règles du jeu changent, j’en prends acte » et je lui raccroche au nez, très en colère. La Directrice essaiera de me rappeler en boucle jusqu’à 18 heures. Je finis par passer mon téléphone au papa d’Adam que j’ai tenu informé et qui est venu me rejoindre car je suis encore folle de rage. D’emblée, il dit à la Directrice que je refuse de lui parler car je suis en colère (ambiance!). Finalement, il ressort de la conversation qu’elle a pris tout le dossier d’Adam, glané différents renseignements et que l’école accueillera bien Adam toute la matinée le lendemain. Elle s’excuse.

Vis-à-vis de la maîtresse, c’est terminé. Je sais désormais à quoi m’en tenir, et l’équipe éducative qui se tient le 22 janvier 2009 ne fait que confirmer sa volonté de demander une diminution du temps scolaire. Les problèmes de comportements sont mis en avant, la violence d’Adam également; selon elle, il est incapable d’entrer dans les apprentissages, et ne sait utiliser que de la pâte à modeler. Comme nous sommes arrivés en nombre à l’équipe éducative (orthophoniste, psychomotricienne et psychologue) et que nous avons une vision diamétralement opposée de celle-ci, la réduction du temps scolaire n’est finalement pas envisagée. Je ressors de cette réunion en me disant que la fin de l’année sera bien longue.

De fait, la rupture définitive va intervenir quelques semaines plus tard, en mars, lorsque je recevrais l’évaluation scolaire d’Adam. En résumé, il ne sait rien faire, ce qui n’est pas une surprise; mais ce qui me met en rogne, c’est que toutes les rubriques qui pouvaient être renseignées (type, sait se repérer dans l’école, connait les différents adultes, etc.) sont vides et que l’AVS ignorait tout de cette évaluation. Quelques coups de téléphones plus tard aux autres parents de la classe, et j’ai la confirmation qu’Adam est le seul dans cette situation. Je prends donc ma plume pour dire ce que je pense de ce document, en rappelant le cadre légal à la maîtresse, elle qui s’était targuée de m’en faire la réflexion (ça a été mon petit plaisir de l’année).

Évidemment, c’est le clash, l’enseignante refuse désormais de m’adresser la parole et ne me parle que par l’intermédiaire de M., l’AVS. Cela a donné lieu à des situations triangulaires totalement hallucinantes. La fin de l’année scolaire devient rude, surtout lorsque j’apprends que M. démissionne à la fin du mois de mars. Mais comme je la comprends! Passer ses journées dans une atmosphère aussi insupportable, il y a de quoi craquer. Je suis moi-même devenue très fragile car, psychologiquement, c’est très difficile de ne pas plonger. Je pense à déscolariser Adam pour faire cesser cette situation douloureuse, avant de renoncer à cette idée, car c’était le but recherché. J’apprends quelques temps plus tard que la Directrice, qui avait demandé sa mutation, quittera aussi l’école.

La transition se fait sans trop de problème entre M. et la nouvelle AVS, K.: Adam accepte bien le changement et la seconde évaluation, réalisée en concertation avec l’AVS, est nettement plus positive que la première. Mon courrier a porté ses fruits, c’est évident, car Adam sait maintenant réaliser plusieurs activités … La maîtresse aurait même tendance à être excessive dans l’autre sens, ce qui ne vaut guère mieux. Nos relations sont de toute façon très tendues. Ce qui est quand même certain, c’est que dans ces conditions de scolarisation extrêmement défavorables, Adam aura encore beaucoup progressé, comme s’il avait voulu prouver à son enseignante qu’il n’était pas un débile profond mais bien capable d’accomplir des activités de plus en plus nombreuses.

Lors de l’équipe éducative du mois de mai 2009, la demande d’AVS est reconduite pour 24 heures par semaine. K, qui accomplit un très bon travail avec Adam, sera également présente à la rentrée.

Le dernier jour de l’année, je souffle enfin en déposant Adam à l’école. Ce soir, tout sera terminé. Je retrouve une amie dans le bus qui me demande si j’ai vu le mot dans le cahier de correspondance. Comme l’aurais-je vu? Depuis le début de l’année, je n’ai aucune information, pas de cahier. Adam était un élève de seconde zone. Alors que j’étais la première élue de l’école, je ne recevais même pas les convocations pour les conseils d’école (la Directrice avait un jour retrouvé par hasard ma convocation qui trainait dans la classe de la maîtresse…).

« Tu ne sais pas, alors?! Madame X. est nommée Directrice de l’école! »

Le cauchemar continue.

Comment j’ai repris espoir, ou mon premier contact avec l’équipe enseignante de la maternelle de Stan

C’était la dernière incertitude majeure qui m’angoissait terriblement: comment la directrice de l’école maternelle, dans laquelle Stan va entrer pour la première fois en petite section la semaine prochaine, allait-elle réagir à l’annonce du handicap de mon loulou? Allait-elle manifester des craintes, de l’angoisse? Allais-je essuyer un refus poli mais ferme? L’intégration scolaire est tellement importante pour un enfant autiste

Comment j’ai repris espoir, ou mon premier contact avec l’équipe enseignante de la maternelle de Stan

Eh bien, j’ai eu tort d’angoisser. Oui, il existe au moins une directrice d’école, une institutrice et une ATSEM, dans ce bas monde, à qui l’autisme ne fait pas peur, qui se sont ruées sur internet pour récupérer de la documentation, qui m’ont passé un coup de fil enthousiaste pour me dire que ce serait un défi dans leur vie d’enseignante, un challenge qu’elles comptaient bien réussir et qui allait enrichir leur expérience! Je n’en croyais pas mes oreilles !

J’ai vraiment entendu une équipe enseignante dire qu’elle se sentait responsable de l’épanouissement des enfants, de TOUS les enfants qui lui étaient confiés.

La demande d’AVS est donc lancée. Une entrevue avec le médecin qui prend en charge l’aspect éducationnel de Stan est prévue afin que les instituteurs puissent se familiariser avec l’approche spécifique que nécessite ce handicap. La classe de Stan va être structurée pour mieux l’accueillir, les petites images correspondant à chaque activité sont préparées pour qu’il comprenne ce qui se passe, et une attention particulière lui sera portée en attendant que l’AVS arrive.

Maintenant il n’y a plus qu’à espérer que Stanislas sera heureux durant les trois prochaines années dans cet environnement, et que cette période clé pour sa future autonomie soit vraiment riche de progrès !

Je voulais partager cela avec vous, car j’ai eu trop souvent le coeur serré en lisant le témoignage de parents dont les enfants ont été mis au ban de l’école de la République. Ça m’avait fait froid dans le dos.

Apparemment, un autre monde est possible, il faut que ça se sache, il faut que ça s’étende. Il faut qu’un jour plus aucun parent ne soit mort d’angoisse à l’idée de parler du handicap de son enfant à une équipe éducative avant sa première rentrée scolaire.

Et chez vous , comment la rentrée va-t-elle se passer?