« Tes enfants ont grandi, l’écho de ta voix est venu jusqu’à moi », chantait haut et fort l’une de mes plus fières amies dont je tairai symboliquement le nom, secret professionnel oblige.

Peu de gens connaissent la vraie signification des paroles délivrées par la piètre Julie: elle s’adresse en réalité à une Ève qui représente l’analysante idéale, totalement gagnée par le transfert, si accrochée au divan qu’elle refuse de s’en détacher dans l’attente d’une interprétation de l’un de ses rêves.

Vingt ans plus tard, Ève est toujours là, mais son psychanalyste, aidé-cédé, est désormais remplacé par un envahisseur comportementalo-facho qui essaye en vain de la brusquer.

Mais ne rêvez pas messieurs les cognitivos, on ne balaye pas d’un revers de manche les progrès effectués en vingt ans d’analyse! Celle-ci est effectivement littéralement et symboliquement fusionnée au divan, ses cheveux très longs étant cousus au tissu marron qu’ils colorent dans un délicieux panaché. Mais il y a d’autres cheveux, et d’autres corps aussi, enchevêtrés dans de délicates siamoiseries apragmatiques et songeuses. Que s’est-il donc passé? Que s’est-il donc passé? Demandez-le vous chères et mères, demandez-le vous mais pas tr…!

Chères et mères,

Hum, désolé, je m’étais assoupi pour sombrer dans l’une de mes activités favorites: l’écriture automatique de rêvasseries. Je ne saurais me risquer à l’interpréter, et préfère rester fidèle au six cent soixante-sixième commandement freudien dans son dix-neuvième alinéa:

Si seul le psychanalyste détient le véritable pouvoir d’interprétation du rêve, pour ses propres songes il ne devra pas en user afin de ne pas scinder sa personnalité en de multiples entités, comme l’atteste l’expérience des différents états désunis de la malheureuse Tara.

Les digressions les moins indispensables ayant été abordées, nous pouvons désormais nous atteler à notre atelier rêve. Cette semaine, il ne s’agit pas de la piètre Julie, mais de la chère et mère Julia, qui me soumet un petit cauchemar, obscur pour elle, mais qui ne tardera pas à se révéler multilimpide pour tous:

J’ai fait un horrible cauchemar cette nuit. Je courais après mon train dans lequel était mon mari, mais j’étais encombré d’une énorme peluche de crocodile qui m’empêchait de sauter dans le train. Le train prenait de la vitesse et je voyais mon mari me faire signe de lâcher le croco, mais je m’y refusais… C’est grave, maître Jean-Marie?

Après avoir pris soin de ne pas répondre à la question finale autrement que par une autre question (« Et vous, qu’en pensez vous? »), je profite de l’un des nombreux silences, non pas pour échafauder une hypothèse farfelue, mais pour tordre et remodeler ce rêve, « à ma guise » comme dirait mon ami Jean Roquefort, de façon à ce qu’il épouse parfaitement le cadre de nos indispensables théories.

J’en profite pour vous imposer de ne pas accorder d’importance aux préjugés scientistes en vigueur, qui voudraient nous faire croire que le rêve ne constitue qu’une activité de maintenance du cerveau, une sorte de défragmentation d’un disque, dur comme un phallus, auquel serait assimilé notre esprit parlant. Que de sottises, me direz-vous…

Revenons aux choses sérieuses avec nos différents scénarios.

Interprétation n°1: la défaillance narcissique

Julia voyageait sans billet sur un train que l’on peut tout à fait assimiler au pénis de son mari. Elle s’est faite éjecter par un contrôleur. Il est évident qu’elle ne se sent pas à la hauteur de ce gigantesque phallus, qu’elle pense ne pas mériter son bien membré mari, au point que celui-ci pourrait bien la laisser courir en vain sur le quai.

La suggestion du manque de confiance en soi reste l’une des meilleures stratégies de fidélisation de l’analysant, ce mal étant, d’une, très répandu, de deux, très difficile à corriger, donc facile à cultiver.

ADG (Années de Divan Garanties): 15

Interprétation n°2: l’homosexualité refoulée

Le crocodile symboliserait, comme toujours, le sexe féminin, celui de la partenaire fantasmée par Julia. Le mari, bafoué, trompé par ces tendances douteuses, quitterait fièrement Julia à bord d’un train, par lequel il lui signifierait que lui, au moins, est bel et bien membré, et que de par ce fait: il existe.

La suggestion de l’homosexualité refoulée reste un grand classique de notre pratique, efficace à condition d’être maniée avec précaution. Lorsqu’il s’agit, par exemple, d’un couple homosexuel (une tendance qui semble se répandre, malgré nos mises en garde), il s’agira de parler d’hétérosexualité refoulée.

ADG: 10

Interprétation n°3: l’infidélité du mari

Le mari aurait donc trouvé un plus beau trou, encore plus vide et inexistant, donc plus apte à recevoir ce gigantesque phallus monté sur rails. La pauvre Julia poursuivrait son pénis en vain, brandissant un crocodile symbolisant son propre trou, hélas trop existant et trop dentu pour satisfaire un mari qui a déjà la tête, ou plutôt le pénis, ailleurs.

La suggestion de l’infidélité reste une stratégie efficace, pour la simple et bonne raison qu’il est très difficile pour le conjoint de prouver sa fidélité, à partir du moment où nous la mettons en doute. Si toutefois celui-ci y parvient, nous n’oublierons pas de préciser qu’il s’agissait d’une infidélité « symbolique ». Hélas, l’infidélité suggérée ne devra pas être suivi de divorce ou de séparation, pour se concrétiser par de longues années de divan. Nous avons effectivement remarqué qu’une femme qui quitte son mari quitte souvent son psychanalyste dans les mêmes eaux (étrange).

ADG: 2 en cas de divorce, 16 sans séparation du couple

Interprétation n°4: la belle-mère

Le crocodile pourrait représenter la belle-mère de Julia, une femme qu’il ne sera pas difficile de faire passer comme très encombrante, étant donné que toute belle-mère l’est par définition, même lorsque celle-ci habite sur un autre continent ou qu’elle est décédée, dans ce cas par son omniprésence symbolique. Julia et le crocodile se seraient donc battues sur le quai, laissant le train partir: il ne peut en rester qu’une!

Il s’agit d’un grand classique de la psychanalyse, indémodable et très lucratif lorsque suggéré efficacement. Il est essentiel d’entretenir l’ambivalence de l’analysante à l’égard de sa belle-mère, y compris après le décès de celle-ci, par un délicat jeu de valorisation/dévalorisation, de manière à cultiver des attitudes passives/agressives au sein du triangle post-oedipien concerné.

ADG: 13

Interprétation n°5: le féminisme chronique

Il est désormais avéré que l’adoption d’idées féministes se traduit par l’apparition progressive d’une dentition aiguisée sur la face interne des petites lèvres. Lassé de ces mutilations phalliques perpétuelles (même les pénis les plus avantageux sont fragiles), le mari de Julia placerait celle-ci devant un choix corps-nez-lien: abandonner son féminisme démoniaque, ou le laisser partir à jamais. La difficulté de Julia à lâcher le crocodile symbolise à merveille la grande difficulté des femmes d’aujourd’hui à lâcher prise en ce qui concerne les idées dentues féministes.

Le féminisme est un mal nouveau, au moins autant que les TCC, il convient de résister à cet envahissement. La première étape doit donc être de le pointer comme une déviance pathologique nuisible à l’espèce humaine, puis à reconditionner les victimes en prescrivant un repartage des tâches au domicile, et une réattribution du travail exclusif à l’homme au sein du couple. Ce processus est parfois long, donc lucratif, mais parfois périlleux. Mais après tout, n’est-ce pas le cas de tout arrachage de dent?

ADG: 1 en cas de féminisme de combat, 20 en cas de féminisme de posture

Synthèse/conclusion

Une fois les principaux scénarios établis suivant nos règles ancestrales, il convient de les associer délicatement, de les entremêler sournoisement, de manière à obtenir un amalgame obscur et impénétrable, le tout garantissant alors un bonus de 5 ADG.

Je me suis volontairement limité à 5 scénarios, mais la frontière des limites des bornes songeuses n’est jamais clairement établie.

Je vous laisse libres, chères et mères, de proposer d’autres scénarios anneaux-lytiques, dont les meilleurs pourraient se voir dignes de figurer aux cotés de ceux de votre maître dans son article. Lancez-vous donc.

En ce qui concerne celles qui ont du matériel rêveur ou cauchemardesque à me proposer, faites-le plutôt par mail. Le meilleur de ces songes fera l’objet du prochain atelier rêve.

Piètrement vôtre,
JMDL