J’emprunte volontairement et incomplètement le titre de mon billet à un roman de Emmanuel Carrère, D’autres vies que la mienne, dont la lecture, au passage, m’a bouleversée.

J’ai quarante ans aujourd’hui. Ça y est, la moitié de ma vie est derrière moi. L’essentiel est fait. Ma vie, vous vous en doutez, je ne l’imaginais pas comme ça—forcément, dans les rêves de mes 20 ans, elle était un poil plus facile et un poil plus douce. J’organisais un parcours de revanche sociale solidement balisée, à coups de beaux diplômes prestigieux, de jolis postes dans de grandes entreprises, grimpant, tous les 3 ans, sur le barreau supérieur de l’échelle. J’aurais pu poursuivre longtemps encore. Honnêtement, l’ambition, le succès, le jeu intellectuel qui les entoure sont grisants, d’autant plus qu’ils ne m’ont pas empêchée de devenir épouse et Maman quand je l’ai voulu, et avec l’intensité que je souhaitais.

L’an dernier, avec le diagnostic de Stan, une autre vie s’est invitée dans la mienne. Moins glamour, moins étincelante, mais mille fois plus profonde et riche. Une vie plus ouverte, paradoxalement. Une vie sans doute plus en phase avec mes désirs personnels plus profonds, ceux que masquaient ce désir de revanche. J’aimerais, dans vingt ans, me retourner sur ma quarantaine et me dire que cette expérience unique d’avoir rencontré sur mon chemin la différence, l’humanité, le handicap, a permis de faire de moi une personne complète et accomplie.

Je peux dire ça parce que j’ai emmagasiné suffisamment de bons moments avec mon chéri avant l’an dernier, parce que ma carrière était déjà plus ou moins faite (en tous cas, plein de gens se contentent largement du niveau que j’ai atteint, même si moi j’aurais bien aimé aller plus loin), parce que j’ai profité jusqu’à la lie du vin de la jeunesse.

Je me demande souvent comment toutes les jeunes mamans que je croise ici, qui ont 25, 27, 30 ans à peine, et parfois bien moins, vivent le coup de massue du diagnostic sur leur vie de femme. À 25 ans, personnellement, je passais mes soirées à faire la fête, et mes journées à m’éclater au boulot. Il n’y avait aucune place pour un enfant, alors un enfant handicapé…

Je vis très positivement cette autre vie dans la mienne, parce qu’elle correspond à une étape de ma vie de femme où je recherche plus de profondeur et de sens. Mais vous, jeunes mamans, comment regardez vous cette vie si exigeante qui s’invite dans celle que vous n’avez pas eu le temps de construire?