Sécurité: donner la main, ou l’outil pédagogique sophistiqué

Comme professionnels, nous accueillons de jeunes enfants autistes qui quittent souvent les services de pédopsychiatrie pour entrer en IME. Au début de l’accompagnement de ces enfants, nous privilégions avant tout la sécurité et, dans de nombreux cas,  la sécurité dans les déplacements. J’ai vu dans ma carrière beaucoup de situations de quasi « combat » entre l’adulte et l’enfant qui ne veut pas donner la main. Ces comportements, vus de l’extérieur, semblent être de l’ordre de l’autorité mise en cause qui déclenche rapidement l’arrivée de Super Nanny.

Plus sérieusement, j’ai essayé de comprendre pourquoi ce geste de donner la main provoquait tant de réactions chez certains enfants du groupe. C’est l’expression elle-même qui fournit une partie de la réponse: soucieux de la sécurité, nous prenons la main, l’enfant n’a pas envie de la donner, pourquoi?

On ne parle pas souvent du corps des personnes autistes, pourtant il est souvent utilisé dans les stéréotypies comme régulateur des angoisses, du moins, me semble-t-il, comme témoin existentiel dans des situations où l’environnement ne remplit pas cette fonction.

On connaît des enfants autistes qu’on ne peut approcher (d’autres pour qui nos aimerions un peu de distance) et la prise de la main, dans certains cas, peut être vécue comme  une intrusion dans un domaine privé, en principe très surveillé. C’est une agression, une perforation d’enveloppe qui semble mettre l’intégrité en danger.

Ce constat appartient au domaine de mes observations et de mes interprétations. Un bon Lacanien me dirait: « Si tu lui demande de te donner la main, il n’est pas sûr que tu la lui rendes… »

Par hasard et par commodité, j’ai découvert, il y a déjà pas mal d’années, un outil pédagogique qui a pour vertu d’habituer les enfants au contact de leurs mains avec du sensoriel.

Le cabas à roulette est un outil qui a permis aux enfants de progresser et de prendre de l’autonomie. Le cabas à roulette, selon l’état de la route, génère des vibrations, des sensations à la main, qui sont contrôlables par l’enfant, et ces sensations, envahissantes quand c’est notre main qui les impose, deviennent du domaine du connu quand c’est les enfants qui utilise le sac à leur rythme.

Résultat: les enfants suivent le groupe, font des courses et repèrent ce sac comme indice de l’activité à laquelle ils vont participer. Dans notre service, il y a trois cabas différents, plus ou moins usés, qui symbolisent des activités de la semaine. Les enfants, aujourd’hui, prennent notre main, mais bien souvent sont plus heureux de faire leur bout de chemin autonome avec le sac à roulettes. Parents, professionnels, n’hésitez pas à investir dans le cabas, c’est un outil régulateur, stimulateur, portatif et personnel. Bonnes courses à tous!

L’importance du temps qui passe pour les enfants autistes

Lola avait six ans quand elle est arrivée à l’IME. Avant, c’est sa maman qui s’était bien occupée d’elle (pas de diagnostic).

Lola arrivait chaque matin en taxi (bleu) et repartait en fin d’après midi avec le même moyen de transport. Au début de son séjour chez nous, l’arrivée en taxi était très difficile et Lola pleurait, criait, en quittant le taxi. Elle avait toujours la même phrase qui accompagnait son trouble du comportement: « Un bain avec Judith, un bain avec Judith », et cela durait de longs moments avant qu’elle retrouve le calme et souvent, assez vite, d’autres difficultés.

Nous avons parlé avec sa maman de ce comportement sans qu’elle y trouve un sens, sinon que Lola prenait un bain avec sa sœur Judith le soir à la maison. Ceci nous a permis de faire une hypothèse: devant l’inconnu que représentait sa journée, Lola – qui heureusement avait du langage – réclamait l’étape qui faisait repère pour elle à son retour. Sa difficulté de représentation de ce temps infini (celui de l’IME) l’obligeait à se « cramponner » à l’étape du retour à la maison.

Bien sûr, éducateurs  bavards, nous l’avons rassurée avec des mots dénués de sens pour elle, comme: « oui, tu prendras ton bain ce soir, après l’école, en arrivant », etc. Autant de propositions, de chemins de pensée difficiles à « visualiser » pour Lola.

Chaque personne employant des mots différents, cela pouvait induire, pour elle, une indécision de notre part comme si nous étions aussi perdu qu’elle dans ce temps qui passe. Cette  situation de grande angoisse (où le corps était souvent le souffre-douleur) m’a obligé à réfléchir sur la façon dont Lola pouvait appréhender, saisir, le temps qui passe.

Ma formation TEACCH m’a amené à proposer rapidement un emploi du temps visualisé, que Lola a mis beaucoup de temps à comprendre car elle a dû, pour s’en saisir, le vivre avec les incertitudes, la recherche de rituels de début et de fin d’activité, occuper les temps libres. Après des recherches et  rencontres multiples, je suis arrivé à comprendre les difficultés de Lola, et celles d’autres autistes, par rapport au temps qui passe.

L'importance du temps qui passe pour les enfants autistes

En fait, pour Lola, avancer dans sa journée, quitter le connu de la maison pour affronter le taxi – qui parfois n’est plus bleu – et les travaux sur la route, voir la nouvelle stagiaire mais pas le kiné qui est malade, c’était très dur. Pour elle, passer une journée, c’est comme pour nous franchir un torrent: de pierre en pierre, pour ne pas tomber dans l’eau.

Pour Lola comme pour d’autres, il y a de quoi se noyer entre chaque pierre. L’aventure dure la journée, avec des peurs, des assurances, des bonnes pierres solides – comme l’activité repas (valeur sûre).

Tout cela a pris quelques années avant même que nous puissions retirer les cartes de l’emploi du temps après l’activité. La journée devait rester visualisée dans son intégralité! Aujourd’hui la seule « exigence » de Lola, pour le passage d’un jour à l’autre, est que lorsque le repas de midi est terminé, on lui donne le menu du lendemain (une occasion d’apprendre à lire!). Elle a appris avec ce travail la signification du mot « après » sans l’avoir totalement généralisé.

Le cas de Lola n’est pas unique, mais il nous a montré qu’il fallait d’abord résoudre le passage du torrent, lui confirmer qu’une journée se terminait toujours, pour qu’elle s’engage, devienne observatrice, puis actrice de son temps. Les aides visuelles qui concernent les activités du jour ne sont pas, pour certains, de simples illustrations, mais des images chargées d’un scénario qui les porte d’une séquence à l’autre.

Le problème du temps illustre le type de difficultés majeures rencontrées par beaucoup de personnes autistes avec plus ou moins de conséquences. Merci à Lola de m’avoir appris à mieux la comprendre, et à développer, pour les autres, une sensibilité d’équipe autour de ce sujet.