Profil sensoriel et scolarité

2012, année de l’autisme (la troisième du nom, les précédentes n’ayant servi qu’à se mettre d’accord sur la définition!).

Chez nous, l’année de l’autisme dépasse les calendriers, et dure depuis bientôt 16 ans. Les occasions d’essayer de comprendre et d’agir ne nous ont donc pas manqué, nos yeux rivés sur la ligne d’horizon, l’avenir et l’évolution des mentalités.

Intégrer nos enfants autistes signifie-t-il les conduire vers nous coûte que coûte, ou nous imposer à aller vers eux, quitte à être animés par des raisons discutables? Ni l’un ni l’autre, nous pensons plutôt que c’est vivre ensemble en recherchant ce qui peut être utile à tous, y compris à nos enfants.

… la télécommande du téléviseur a été inventée par un technicien pour son ami paraplégique et aujourd’hui elle est présente dans tous nos salons…

En partant du postulat que nos enfants singuliers peuvent nous en apprendre beaucoup sur nous-même, nous en arrivons à imaginer que ce qui peut les aider peut aussi aider leurs pairs dits « ordinaires », en particulier dans un milieu sensé accueillir tous les enfants et que je connais bien: l’école.

À l’heure où l’on ne jure plus que par les évaluations et les statistiques, où le sacro-saint quotient intellectuel a fait de nous des êtres essentiellement cognitifs, je me rappelle du temps où l’on parlait davantage de mémoire auditive ou visuelle… et je pense à mon fils et à son organisation perceptive exclusive.

Pour que l’enseignant spécialisé de l’unité pédagogique de son IME puisse s’appuyer sur du concret, nous avons demandé à établir le profil sensoriel d’Antoine. Le questionnaire se présente sous la forme d’une check-list à compléter, à passer plusieurs fois en revue pour obtenir différents points de vue (parents, éducateurs, etc.) avant d’en faire une interprétation avec les professionnels compétents. Ce formulaire concerne la vision, l’ouïe, le toucher, l’odorat et le goût. Son objectif est de cibler les problèmes de traitement de la perception, d’hyper- ou d’hypo- sensibilité, et donc de mettre en évidence les domaines qui exigent une attention particulière ou une aide spécifique, ainsi que ceux pouvant soutenir une émergence.

Chaque enfant a sa façon unique de traiter les informations sensorielles, qu’il soit autiste ou non, et en tenir compte pourrait aider à un enseignement plus efficace pour certains.

Pourquoi ne pas réfléchir à des grilles d’observation sensorielle allégées, destinées à tous les enseignants formés ensuite à les utiliser, conformément à leur champ d’action? En classe ordinaire, les enseignants sont désormais appelés à inclure des enfants handicapés, différents ou atypiques: il faudrait leur donner les moyens de poser un autre regard sur ces élèves. Notre système éducatif a grand besoin de bases nouvelles et solides pour s’adapter à tous ces changements, et tenter d’apporter des réponses à ces questions existentielles.

Puisque nous sommes en période électorale (jour J moins combien, déjà?!), c’est peut-être là un bon moment pour attirer l’attention des politiques, pour que la cause de tous les élèves soit mieux défendue au sein de l’Education Nationale. Nous savons bien que ces hommes peuvent insuffler les vrais changements dans les ministères… et les rectorats.

Inclusion: qu’en est-il, deux ans après?

Le mois de juin vient sonner le glas d’une nouvelle année scolaire, et l’heure est une fois encore au bilan d’une inclusion timide qui progresse à pas comptés et hésitants.

Cela fait maintenant deux ans que les élèves de la CLIS-TED évoluent dans les murs de notre établissement, et force est de constater que la situation peine à évoluer depuis l’implantation de cette classe.

En temps que membre de l’équipe enseignante et père d’un jeune autiste ne bénéficiant plus d’aucune scolarisation en milieu ordinaire (15 ans: trop vieux pour apprendre!), c’est à moi qu’incombe la tâche délicate de proposer, convaincre, faire bouger (je n’ose dire « changer ») les mentalités.

Pas facile, tout ça! Il m’a fallu opter pour une stratégie « soft », après le « rentre-dedans » opéré l’an dernier qui n’avait eu pour effet que de clore le débat d’un « Pour toi, c’est facile, tu as l’habitude avec Antoine, mais nous, on n’y arrivera pas, on ne saura pas comment faire! »

Je me suis donc attelé cette année à ouvrir une voie en montrant l’exemple d’une inclusion réussie en géométrie pour un enfant qui présentait des dispositions pour ce type d’activité (passion pour l’alignement et le tri d’objets, les formes, les encastrements…), ceci afin de tenter de dépasser les sempiternelles inclusions en gymnastique ou en musique, plus faciles parce que sans grand danger pour l’enseignant.

Mes collègues ayant besoin d’être rassurés par des explications rationnelles et parfois très « terre à terre », je me suis employé à décripter avec eux tel ou tel comportement bizarre, quitte à recourir parfois à une psychologie bon marché: expliquer pourquoi cet enfant se met subitement à crier ou à répéter à voix haute tout ce qu’on dit, pourquoi celui-là se lève brusquement en renversant sa chaise pour tourner trois fois sur lui-même, et pourquoi celui-ci a besoin d’aller se caler systèmatiquement entre le radiateur et l’armoire, tout près de la fenêtre. Tout expliquer, pour bien faire comprendre que ces actes ne sont pas forcément faits à l’encontre de l’enseignant, et apporter des éclaircissements à ces curieuses stéréotypies.

Une année de discours (de plaidoirie?), de démonstrations en conseil des maîtres, de soutien à l’enseignante (non spécialisée) en charge de la CLIS qui, avec ses trois années d’ancienneté et son manque de formation, se trouvait bien mal placée pour donner des leçons à des dinosaures en fin de carrière.

Un an de perdu, pourrais-je me dire avec pessimisme, au regard du peu d’évolution dans les pratiques individuelles, du manque d’audace et d’ambition vis à vis de ces six enfants dont le temps est tellement compté. À la fin du mois, trois d’entre eux se verront reconduire à la porte de l’école pour une sortie définitive, mais concrétement, qu’avons-nous fait pour eux, mis à part les accueillir parmi nous avec bienveillance, les amener au stade ou leur faire écouter de la musique?

Nous n’avons même pas su saisir le coche lorsqu’il est arrivé quelquefois qu’un enfant vienne se mêler à nos rangs ou franchisse inopinément la porte de notre classe pour y jeter un coup d’oeil intéressé. Pourquoi ne pas prévoir à l’avenir une table et une chaise qui permettrait au petit curieux de venir s’y installer quelque instants, plutôt que de le prendre par la main et de le raccompagner jusqu’à sa classe?

À la rentrée, donc,  le combat va se reprendre, toujours en douceur. L’équipe sera rajeunie au profit d’un départ en retraite, mais nous perdons une classe et nous aurons quasiment tous des doubles niveaux. Un nouvel enseignant non formé sera nommé sur la CLIS, autre contexte, autres conditions de travail (qui se dégradent au fil des années)… Autant d’entraves à une réelle et bonne inclusion.

Serons-nous capables de relever le défi?

Le langage du monde autistique: la stéréotypie

Inclure un enfant autiste au sein de sa classe pour une activité donnée, d’accord… mais quelle attitude adopter alors à son égard, et surtout comment réagir et décoder les comportements mystérieux auxquels l’enseignant va se trouver immanquablement confronté?

Afin d’éclairer la lanterne de mes collègues quelque peu affolés (notre école primaire est dotée depuis la rentrée de septembre d’une CLIS – TED accueillant 6 enfants autistes, placés sous la responsabilité d’une jeune enseignante non formée comme c’est, hélas, souvent le cas!),  je me suis permis d’établir une liste la plus concrète possible de comportements, ceci en vue de rassurer et ainsi de favoriser les premières communications.

En effet, l’affectivité et les réflexes naturels auxquels nous avons tous recours sont étrangers à l’autisme. Ne pas pouvoir décrire ce que l’on ressent est terrible. Pour un autiste, son propre comportement comme celui des autres lui sont souvent déconcertants. Voici donc ce petit lexique du langage autistique:

Les rituels. Ce sont des formules magiques lancées contre les agresseurs, une sorte de fétichisme qui donne l’assurance que les choses peuvent rester les mêmes et avoir leur place au sein d’un environnement complexe et mouvant. Dans le même registre, on constate qu’un autiste est incapable d’interrompre une tâche commencée.

Faire des collections. Cela signifie pour lui établir la preuve de son appartenance à un grand ensemble avec l’espoir de pouvoir un jour s’intégrer au monde.

Ranger, aligner. C’est créer de l’ordre pour avoir une représentation symbolique d’un monde plus compréhensible.

Dessiner des cercles ou des lignes. Ça sert afin de se protéger contre l’invasion extérieure.

Cligner des yeux compulsivement, éteindre et rallumer la lumière très vite. C’est utile pour ralentir les choses et les rendre plus fractionnées, donc moins effrayantes. L’interrupteur appartient au monde, mais il est rassurant car il ne change pas de place et fait toujours ce qu’on lui demande.

Le refus de porter un bonnet et la rage qui peut en découler révèle une hypersensibilité aux stimulations extérieures ainsi qu’au contact.

La peur des poupées qui rappellent trop à l’enfant qu’il ne peut être touché et consolé par d’autres.

La chute répétée d’objets qui indique qu’il est conscient qu’une fuite vers la liberté est possible.

Sauter, ce qui procure la sensation euphorisante du rythme. L’enfant montre ainsi qu’il lui manque quelque chose et qu’il souhaite l’obtenir.

Fredonner inlassablement le même air pour se protéger des bruits.

Se balancer d’un pied sur l’autre comme pour prendre son élan et franchir le trou noir qui le sépare du monde.

Secouer les mains, se frapper la tête ou le menton, donner des coups sur les objets afin de diminuer l’anxiété et se rassurer.

Regarder à travers un objet parce que tout doit être indirect pour tromper l’esprit, pour qu’il se détende et puisse vraiment voir et surtout, comprendre.

Le rire exprime souvent la peur ou le relâchement de l’anxiété. La sensation de plaisir s’exprime rarement par un moyen aussi direct que le rire.

Applaudir indique davantage le plaisir mais il peut également signaler la fin d’un état de rêverie (… le spectacle de la vie).

Tournoyer est un comportement d’auto-stimulation. Il procure à l’enfant une sensation de puissance, car il contrôle ainsi les choses (« Je tournais en rond, la pièce tournait avec moi… j’arrivais à faire tourner une pièce entière! » Temple Grandin). En entortillant les cordes d’une balançoire pour ensuite se laisser tournoyer à toute vitesse, on  regarde tourner le ciel et la terre. Tous les enfants adorent cela, mais pour les autistes c’est une véritable obsession.

Déchirer du papier symbolise la peur de la séparation d’avec les autres. En prenant les devants et en détruisant par avance le rapprochement, on risque moins de souffrir d’abandon au moment du départ.

Briser du verre afin de faire voler en éclat le mur qui le sépare des autres.

S’éblouir dans la lumière pour s’hypnotiser soi-même et se calmer.

Se blesser ou faire sciemment des choses incongrues pour provoquer une réaction brutale chez les autres, vérifiant ainsi qu’ils sont bien réels.

Se souiller délibérément afin de se libérer d’un auto-contrôle excessif et oppressant tout en exerçant un certain pouvoir maléfique sur les attentes des autres.

Passer ses doigts dans les cheveux, effleurer les bras d’une personne sont des contacts physiques rassurants. Les cheveux et les membres paraissent comme détachés du corps, ils sont donc moins personnels, moins intimes que le visage et ne constituent par conséquent pas une menace.

L’utilisation d’expressions lourdes, compliquées, redondantes ou l’emploi d’un langage obscur lorsqu’il parle est une sorte de cryptophasie (code que les jumeaux utilisent parfois entre eux). Là encore, il s’agit d’une forme de protection contre l’extérieur.

L’autisme est un état qui, au début, est un évitement puis une perte prudentielle de la relation avec l’entourage. Mais, comme la fonction symbolique ne cesse d’être en action chez l’être humain, le langage continue de s’élaborer sans échange complice avec autrui, d’où la perte du code du langage commun à ceux qui entourent le sujet. Le sujet est absorbé par son état qui l’angoisse et le terrorise, le fait rire mais parfois non, et il invente des gestes conjuratoires vis à vis de ses idées angoissantes, qui l’apaisent.
- L’échec scolaire, Françoise Dolto

L’autisme n’est pas contagieux

Il n’y a pas que les parents qui doivent apprendre à vivre avec l’autisme. Il y a aussi la fratrie, les enfants et les adultes du monde extérieur.

Antoine a une grande soeur. Margaux avait 3 ans lorsque ce petit frère est venu doublement l’envahir, en lui prenant sa place d’enfant unique et en n’étant pas comme tous les autres petits frères.

Ils ont été scolarisés dans la même école de village. Margaux en a souffert car trop de monde autour d’elle parlait de ce « p’tit Meyer » de la maternelle (le fils de l’instit’ en plus!). La solution d’urgence a été de faire déménager Antoine, son AVS individuelle et les commérages dans une autre école.

Quelques années plus tard, en entrant au collège en ville, Margaux a laissé sa valise de soeur d’autiste pour retrouver anonymat et distance. L’entrée en 6ème a été salvatrice, Margaux est devenue « soeur d’Antoine », ayant le choix d’en dire davantage ou pas à ses nouvelles copines ou à ses professeurs.

Cette liberté lui a permis de construire elle-même sa relation avec son frère. Elle a alors eu envie de nous questionner, d’assister à l’arbre de Noël de l’IME où elle a eu la bonne surprise de retrouver une copine trisomique qui faisait de la danse avec elle le mercredi après-midi. En tant qu’adolescente, elle a tissé des liens avec ceux de l’IME et les croisait avec plaisir au collège où il y a une UPI.

En revanche, les assemblées de l’association « Autisme Jura » ne lui plaisaient pas, l’autisme y prenait vraiment beaucoup trop de place (et nous avons d’ailleurs fini nous aussi par prendre un peu de large)! Quand nous avons commencé à écrire « Le Prince Coquelicot », c’est elle qui est venue proposer son grain de sel avec dessins et poèmes.

Margaux a fait son chemin, elle peut aujourd’hui assumer d’être la soeur d’Antoine tout entier. Pour cela, il a fallu laisser le temps au temps, accorder à notre fille aînée beaucoup d’attention, d’écoute et d’espace: sa chambre est un territoire sacré et Antoine ne doit pas y aller.

Pour Constant, c’est différent. Quand il est arrivé, Antoine était déjà là (il avait presque 10 ans). Pour lui, Antoine est LE grand frère. C’est valorisant pour celui-ci que nous essayons de responsabiliser à grand renfort de « pas faire peur à Constant », « Constant est fragile, pas pousser », « montre à Constant comme tu sais bien faire »…!

Constant bébé n’a jamais sursauté aux hurlements de son frère. Entre 2 et 3 ans, il lui a collé au train pour l’imiter, comme par exemple, courir à toute vitesse autour de la table du salon (l’aîné et le cadet ayant dans ces moments-là le même âge mental). Mais le petit a aussi appris les couleurs en guettant celles des taxis allant et venant pour le grand.

Constant vient d’avoir 4 ans. Ses compétences et ses connaissances ont déjà largement dépassé celles d’Antoine dans bien des domaines. Mais Antoine demeure pour lui son aîné, celui qui a de grandes jambes, des jouets intéressants à chiper et qui sait faire plein de choses. Le fait qu’Antoine fasse pipi assis et lui fièrement debout ne paraît pas le perturber. Quand Antoine va mal, que son comportement part en vrille, nous lui disons qu’Antoine est un Prince Coquelicot, petite formule magique que nous allons remplir de sens au fur et à mesure que Constant va grandir et pourra en comprendre davantage.

Constant ne court plus autour de la table du salon simplement parce qu’Antoine le fait, mais dans l’espoir de le doubler ou de lui faire croquer les fesses par son crocodile en plastique. Il imite son frère puis s’approprie ces expériences nouvelles et les assaisonne à sa sauce. Pour lui, il n’y a aucun intérêt à s’enfermer dans un « jeu rituel » – il innove, invente, imagine… il est déjà en train de changer de cour!

Quelle importance qu’il demande parfois à la manière d’Antoine du « carré du pain », puisque la fois d’après, aussi naturellement, il dira du pain de mie. Constant a du caractère, il est têtu. Il y aura sûrement des crises, mais nous osons croire qu’elles seront liées à la jalousie et à la compétition fraternelle, à l’opposition à l’autorité des adultes plutôt qu’au malaise de partager son espace avec un autiste. En fait, le pire pour nous serait qu’Antoine ne puisse à présent plus grandir parmi sa fratrie ni avec d’autres enfants.

Nous répétons souvent qu’Antoine, avant d’être autiste, est un enfant. Pourquoi n’en serait-il pas de même pour les jeunes qu’il côtoie à l’IME ou à l’Hôpital de Jour? Nous avons remarqué que les enfants de l’IME, aussi empétrés soient-ils dans leurs pathologies diverses, sont très souvent bienveillants, voire même protecteurs à l’égard de notre fils, qui se sent relativement bien parmi eux.

Depuis deux ans, Antoine fréquente un autre établissement dans lequel figure une section « autiste ». Sept « atomes » autistes tournicotent dans un pavillon et une cour réservés. Cet espace n’appartient qu’à eux, car la vie en grande communauté leur est insupportable. Leur comportement et leurs rituels sont ingérables dans un cadre trop large soumis à l’imprévu et aux impératifs qui ne sont pas les leurs. Nous voyons ce pavillon comme un refuge.

Là où le bât blesse, c’est quand, face au manque de moyens des éducateurs et à la négligence de l’administration, il faut réclamer des sorties en ville, des échanges avec d’autres enfants… pour qu’existent des passerelles entre les deux mondes.

Récemment, nous avons rencontré Suzon, jeune femme autiste de haut niveau, qui avait envie de faire connaissance avec le Prince Coquelicot. Nous avons été sidérés de voir Antoine, qui ne l’avait jamais vue, quitter son pilier et fendre la foule pour venir à elle, lui toucher les cheveux et lui offrir une fraise Tagada. Instant magique: ils se sont reconnus, sur la même longueur d’ondes!

Il en est ainsi lorsque nous partons en voyage à l’étranger et sommes ravis d’y croiser par hasard un autre français, que l’on pourra même qualifier de génial s’il vient en plus du même département. Quand on est loin de chez soi, cela fait du bien de trouver quelqu’un de son pays, parlant la même langue et ayant les mêmes habitudes, même si en fait, tout nous sépare.

Je crois que les autistes, avec leur mode de communication qui nous est si souvent et si douloureusement hermétique, ont une capacité instinctive – pourquoi pas télépathe? – à faire passer des messages apaisants entre eux.

En conclusion, qu’il s’agisse de choisir une nounou, une école, un orthophoniste ou un lieu de prise en charge spécialisé, la première exigence à avoir est que l’enfant rencontre plus qu’une neutralité bienveillante. Pour se sentir en sécurité et avoir envie de progresser, il a besoin d’une empathie sensible. Cette empathie, à moins de tomber sur la perle rare qui la possède instinctivement, doit être apprise… mais c’est comme la trigonométrie, certains n’y comprendront jamais rien!

Cette empathie précieuse ne peut exister la plupart du temps qu’au sein d’équipes professionnelles formées, spécialisées TED, accompagnantes et accompagnées psychologiquement. La bonne volonté ne suffit pas.

Dans la vie, on ne peut jamais tricher sur ce que l’on est vraiment. On peut changer de milieu géographique, culturel, professionnel ou social… mais jamais de classe affective.

L’Education Nationale joue sur les mots

Intégration, inclusion… et pourquoi pas tout simplement scolarisation?

La loi de février 2005 sur l’égalité des droits et des chances des personnes handicapées débouche sur une déclaration de l’Education Nationale: « Tout enfant est de droit un élève, acteur de ses apprentissages ».

Deux notions découlent de cette affirmation:

  • L’accessibilité au savoir et à la connaissance pour tous.
  • La compensation, à savoir le droit à bénéficier de toute mesure personnalisée pour garantir cette accessibilité, dans les limites humaines et techniques.

En tant que parent-enseignant, il me paraît important de rappeler quelques évidences qui se sont perdues dans tous les textes de lois qui pullulent depuis 1975:

  • L’enfant, quelque soit son atteinte, possède une identité propre qui ne résume pas uniquement à un dossier administratif ou de handicap.
  • Il faut mettre tout en oeuvre pour que chaque enfant accède à la communication et au langage.
  • Nous avons la responsabilité de nous faire comprendre et de construire un pont  » entre deux mondes « .
  • Notre devoir est de rechercher des stratégies éducatives en se posant deux questions: quels comportements me faut-il modifier chez l’enfant et que faut-il changer à ma manière d’enseigner?

Beaucoup de temps est hélas dépensé à se demander où s’arrête la mission de l’enseignant « ordinaire » et ou commence (et finit) celle de l’enseignant spécialisé. Tout ceci est d’autant plus compliqué que l’autisme balance entre déviance et normalité, que les diagnostics sont souvent tardifs et les classifications incertaines.

À titre personnel, je tiens à souligner quelques passages ardus et douloureux dans notre cheminement (je devrais d’ailleurs plutôt dire notre combat) pour la défense du droit d’écolier de notre fils.

  • Des kilomètres de phrases pour convaincre les Inspecteurs de l’Education Nationale de la nécessité d’un accompagnement par un Auxiliaire de Vie Scolaire individuel.
  • Une année complète de déscolarisation « sauvage » parce que le mobilier de l’école maternelle n’était plus adapté aux grandes jambes d’un Antoine de  7 ans et que l’accès à l’école primaire lui était de toute manière interdit.
  • Un passage éprouvant, obtenu après moultes démarches, devant une commission afin de mendier quelques heures de scolarisation en CLIS (CLasse d’Intégration Scolaire).
  • Et, cerise sur le gâteau, une comparution devant le Tribunal du Contentieux et de l’Incapacité pour venir s’opposer à une Education Nationale non représentée à l’audience, qui réclamait pourtant et contre l’avis de la maîtresse, la fin de l’intégration en CLIS parce qu’Antoine avait atteint ses 10 ans. Nous avons finalement obtenu gain de cause et notre fils a  pu terminer son cycle.

Il a aujourd’hui 13 ans et est scolarisé depuis deux ans dans l’Unité d’Enseignement de son IME. Nous avons fini par rencontrer en décembre dernier le « maître référent » qui nous a enfin soumis un projet personnel de scolarisation. Après quasiment dix-huit mois de silence, il était temps!

Au sein de cet IME géré par l’UGECAM, point d’élections de délégués de parents, les enseignants nommés par l’Education Nationale n’y sont, pour la plupart, pas formés, tout juste inspectés.

Et lorsque les portes de cet établissement, qu’on n’appelle déjà plus une école, vont se fermer, notre enfant sera-t-il alors inclu ailleurs, guéri, « désintégré »…?  Les jeux de maux seront toujours d’actualité.

Un bilan sur l’autisme

Le 20 novembre 1989 était adopté le premier texte international reconnaissant des droits aux enfants (santé, sécurité, alimentation, éducation, libertés). Vingt ans après, alors que de nombreuses manifestations s’apprêtent à célébrer cet anniversaire, quel bilan en tirer?

Immédiatement, nos pensées vont à tous ces enfants victimes des guerres, des famines et de la misère, enfants du bout du monde ou de nos banlieues; mais songeons-nous un seul instant à ces bombes autistiques qui explosent chaque jour parmi nous, faisant voler en éclat l’insouciance et les jolis projets d’avenir de familles innocentes?

Des enfants se retrouvent ainsi démantelés, aucune médecine ne pouvant les raccommoder ni les guérir. Ils sont condamnés à mendier une petite place dans la société, des miettes de scolarisation pour satisfaire une faim bien légitime de normalité. Eux aussi vivent dans le chaos, sans repères, guettant des mains tendues pour les guider et les aider à grandir.

L’autisme de ces enfants altérant par auto-défense chaque seconde de leur quotidien, on se surprend à penser que ces entraves leur sont finalement vitales et qu’ils ne sauraient sûrement que faire de leur liberté. Et comme bon nombre d’entre eux ne saura jamais communiquer conventionnellement, ni lire et écrire, on ne s’imagine pas qu’ils puissent prétendre à une quelconque forme de vie citoyenne.

Ainsi, les droits de ces enfants sont-ils bafoués, sans guerre… par négligence.

Actuellement l’autisme est fortement médiatisé. Mais seule une petite partie émergée de l’iceberg est placée sous les projecteurs. Il y a tellement de formes d’autisme, on parle d’ailleurs de plus en plus de « nébuleuse autistique ».

Aux antipodes de « Rain Man », il y a la grande majorité des autistes. Ceux qui sont silencieux, ceux qui crient, ceux qui ne peuvent être réceptifs aux méthodes révolutionnaires dont on nous rebat les oreilles, ceux qui n’ont aucun talent particulier, ceux-là même qui sont souvent les premiers à être rejetés hors de nos écoles.

L’autisme semble devenu à la mode. Mais la banalisation est dangereuse quand elle gomme les souffrances. Ceux qui croient savoir ce qu’est l’autisme se permettent d’employer de plus en plus de raccourcis verbaux insultants: n’est-il pas devenu commun de qualifier un interlocuteur « d’autiste » lorsqu’on le juge borné, intolérant ou mal élevé?

Le mot « autisme », inconnu jusqu’en 1940, a commencé par faire peur. Bettelheim en a fait par la suite un mot qui fait mal (surtout aux mamans culpabilisées). Puis c’est devenu un mot trop lourd à porter, qu’il a fallu taire. Aujourd’hui, il est détourné. Le mot « autisme » n’a jamais eu toute sa dimension humaine.

L’ignorance, le renoncement comme la banalisation peuvent être source d’une insidieuse maltraitance.

A lire pour un complément d’information: « La situation des personnes autistes en France: Besoins et perspectives » . En septembre 2003, Jean-François Chossy, député de La Loire, en mission auprès de la secrétaire d’Etat aux personnes handicapées, a remis un rapport au Premier Ministre. Dénoncement d’un véritable problème de santé publique, nécéssité d’un engagement total des pouvoirs publics. Son étude humaine, concrète et pertinente propose un Plan ORSEC pour l’autisme en douze points (page 70).

Chaque vie d’enfant ne mérite-t’elle pas d’être vécue, partagée et protégée?

Le 11 mars 2004, le Conseil de l’Europe conclut au non-respect par la France de ses obligations éducatives à l’égard des personnes autistes. Le comité européen des droits sociaux dénonce une violation des articles 15, 17 et E de la charte sociale.